An Premier, Ere Spatiale – Nathalie Henneberg

 

An premier, ère spatiale
Nathalie Henneberg

1ère publication : Fiction n°71 d’octobre 1959
Seconde publication sous le titre : le mur de la Lumière


Albin Michel, en 1974

 

Une île déserte pleine de livres…

Combien de fois ai-je descendu de mes rayons ce numéro 71 de la revue Fiction dont le dessin de couverture de Jean Claude Forest illustrait à merveille le roman de Nathalie Henneberg : « An premier, ère spatiale » ? Encore aujourd’hui, je ressens la même émotion en feuilletant ces pages que le temps a jaunies. Oui, impossible de partir aux antipodes sans ce fascicule et les deux suivants qui révélèrent au public le plus beau, le plus étrange et le plus échevelé de tous les space-opéras jamais écrits.

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1. An premier, ère spatiale de Nathalie Henneberg.

Signé Charles Henneberg et présenté comme son roman posthume, ce livre, comme tout ce qui a été écrit sous son nom est de la seule plume de sa femme, Nathalie. Elle me l’avait confirmé, Charles Moreau l’a prouvé aussi de son côté. Cette Å“uvre n’est donc pas un dernier feu d’artifice, mais au contraire un couronnement pour ne pas dire l’expression de la maturité d’un talent révélé à travers un cycle de nouvelles dans Fiction, et par une série de romans : « La naissance des dieux », « Le chant des astronautes » et « La rosée du soleil ». On a fait beaucoup de bruit à l’époque autour de « La naissance des dieux » récompensé par le prix Rosny Ainé en 1954, dont l’ambiance fut qualifiée de « wagnérienne ». C’est un point de vue qui se défend, même s’il faut être aficionado de ce compositeur pour le partager. Quoi qu’il en soit, l’apparition de cet auteur dans le petit monde de la SF française fut assez fracassante. Nathalie Henneberg n’était certes pas une débutante, ayant avant-guerre écrit dans les journaux de l’émigration Wrangel et donné au moins trois ouvrages en langue russe. Mais sa rencontre avec Charles eut une influence considérable sur sa conception de l’écriture et l’architecture de ses intrigues. Elle avait auparavant une approche littéraire typiquement slave, héritée de ses maîtres, Gogol, Dostoïevski, c’est-à-dire  flamboyante, portée par des vagues, à l’image des immensités asiatiques. Charles lui enseigna la méthode, l’ordre, le souci de la vraisemblance. De cette lente transformation, de cette touche de cartésianisme sortirent deux excellents romans mêlant souvenirs de guerre et histoire romancée : « Trois légionnaires » et « Le sabre d’islam », signés Dominique Hennemont. Quelques nouvelles et des poèmes précédèrent également ses premiers textes de science-fiction.

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De cette alchimie résulta surtout un mariage heureux entre rigueur et fantaisie, ouvrant des horizons inédits aux lecteurs de science fiction de l’époque. Et ceux-ci ne s’y trompèrent pas, plébiscitant très vite cette œuvre ! Car Nathalie Henneberg sut introduire dans ses textes une dimension historique épique qui rehaussa des intrigues au demeurant très classiques. Et c’est ainsi que le merveilleux légendaire, adroitement mêlé à des situations futuristes, transfigura son œuvre. Le sommet est sans nul doute atteint avec « An premier, ère spatiale ».

Laissons-nous donc emporter par ce récit et les aventures d’Anne de Nangis, mutante à la fois fragile et impitoyable qui s’affranchit de l’espace et du temps. Un ensemble de thèmes s’entrecroisent au fil des pages : l’avenir qui, quelles que soient les difficultés auxquelles ils se heurtent, appartient aux semblables d’Anne; la réincarnation d’amants venus d’un passé fabuleux ; l’amour et la haine qui se nourrissent mutuellement et habitent à travers les âges des êtres que le destin s’efforce de réunir pour mieux les déchirer. Ajoutons-y de vertigineuses épopées stellaires, des pouvoirs monstrueux concentrés entre les mains des descendants de l’homme. Certes, on peut sourire à la description de la technologie de ce futur, où fleurissent micros films, bélinos et autres gadgets désuets qui sentent bon la prospective des années 50. Mais cela a-t-il de l’importance ?

Car le récit est tout entier porté par une force d’évocation inégalée. Un vocabulaire somptueux est au service d’une imagination féconde qui nous restitue les rivages d’une Atlantide de rêve. Les mots sonnent comme les notes d’une symphonie, éclatent comme des bourgeons gorgés de sève, précipitant le lecteur dans un torrent irrésistible, qui le rejette halluciné, pantelant, sur les rives d’un monde de légende.
Enfin cette histoire est largement autobiographique : on reconnaît dans la mère d’Anne de Nangis celle de l’auteur (avec laquelle elle entretenait des rapports détestables). Aussi comment ne pas voir dans cette héroïne une projection de Nathalie Henneberg qui, justement, exerça la profession qu’elle prête à son personnage ? Cette mise en scène romancée d’elle-même et de ses proches se retrouve dans presque tous ses ouvrages, idéalisée, avec certainement le désir d’arracher ces personnes à l’oubli – donc à la mort. Il y a ainsi plusieurs niveaux de lecture.

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Alain Dorémieux soulignait à juste titre, en présentant jadis cet ouvrage, qu’il ne voyait guère que Sturgeon pour avoir égalé Henneberg sur le plan de l’analyse psychologique des personnages, ce qui n’était pas un mince compliment ! Ceux « d’An premier, ère spatiale » sont pour le moins tourmentés, travaillés par des forces contraires, tour à tour faibles puis irrésistibles, terribles mais si… Humains !
On peut parler d’épopée, de geste ou de fresque. Il y a dans ces pages le souffle d’un Tschaïkovski, la grandeur d’un Glinka. Union réussie entre envolée lyrique, space-opéra, glissement temporel, réincarnation, évocation légendaire, ce roman est un bouquet magnifique, inégalable.

Malheureusement réédité une seule fois chez Albin Michel en 1974, sous le titre idiot de « Le mur de la lumière » (probablement un caprice de G H Gallet qui voulait faire croire à un inédit), ce chef d’œuvre n’est disponible qu’au hasard des sites de ventes en ligne, des brocantes ou des librairies spécialisées. Qu’une telle merveille sombre dans l’oubli est tout simplement un scandale. Espérons que des éditeurs courageux entreprendront enfin d’exhumer l’œuvre de Nathalie Henneberg.

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