Planète à gogos – Frederick Pohl et C.-M. Kornbluth

Une île déserte pleine de livres…
Le moins que l’on puisse dire est que les îles Kerguelen ne sont pas encore devenues un temple de la consommation. Ici, le ravitaillement dépend des caprices des rares caboteurs qui acceptent de relâcher dans les eaux froides de ce caillou perdu. Est-ce que l’absence d’abondance me pèse ? Vous savez bien que le père Alvin a d’abord faim de livres et que de son coffre il tire d’inépuisables trésors ! Maintenant que j’observe le monde depuis ma retraite battue par les vents, j’en mesure les excès à mon tour. Je dis cela parce que bien d’autres ne m’ont pas attendu pour les dénoncer. Je l’ai enfin compris en sortant de mes rayons un ouvrage extraordinaire, écrit en 1953 par Frederick Pohl et C.-M. Kornbluth: Planète à gogos.

planete_gogosPlanète à gogos, par Frederick Pohl et C.-M. Kornbluth
Ecrit alors que l’économie américaine était en plein essor, que les miracles de la technique – alliées à sa suprématie – ouvraient grandes les portes de la consommation effrénée à ses habitants, ce livre est comme un brise joie dans le concert merveilleux du mercantilisme. Ce récit, ou plus exactement ce pamphlet, réalisé à quatre mains, souligne le courage et la lucidité des auteurs lancés à contre courant du flot des étincelantes aventures interstellaires de l’époque. Tout y est : la pollution, la surpopulation, le gaspillage, l’exploitation forcenée de la main d’œuvre, l’avidité sans limite des possédants, la corruption des pouvoirs publics, la fuite en avant de l’humanité. On peut rapprocher cet ouvrage d’un titre comme 1984, où le totalitarisme ici dénoncé découle d’une évolution à la fois terrible et logique du capitalisme.
L’action se déroule dans un futur distant de quelques siècles, où subsistent deux catégories d’individus : les publicistes et les consommateurs. Les premiers imposent leur loi aux industries et achètent les politiques. Réunis en cartels concurrents qui se livrent parfois à la guerre en décimant légalement leurs employés réciproques, les grandes maisons de publicité n’ont d’autre objet social que de manipuler la masse des consommateurs, abrutis par une nourriture synthétique bourrée d’alcaloïdes et un bourrage de crâne ininterrompu. Travailler revient ainsi à tomber en esclavage, puisque tout est conçu pour piéger le malheureux qui n’a d’autre choix que de s’y risquer pour survivre. Tout est calculé pour accélérer sa dépendance ; le crédit facile accumule les dettes et le lient sans recours à l’employeur. Appartenant de fait à l’entreprise qui l’exploite, l’employé peut voir, sans qu’il ait son mot à dire, son contrat de travail passer de main en main au gré des relations commerciales entre entreprises, et être contraint, sans appel, aux tâches les plus avilissantes.
Ce monde riant, qui pouvait paraître utopique à l’aube des années cinquante, est aujourd’hui d’une cinglante actualité. Pourtant les auteurs ont voulu que l’espoir demeure avec l’existence de groupuscules clandestins, les « consers » qui prônent ce que l’on désigne de nos jours sous le terme de décroissance : le retour à la raison et à une certaine forme d’humilité.
La planète à gogos, c’est Vénus, nouveau terrain ouvert aux ambitions commerciales des terriens. Peut importe que cette planète soit inhospitalière et n’abrite pas la vie, pourvu que les affaires marchent. Aux publicistes de convaincre la populace d’y aller, à elles de trouver des solutions pour rendre habitable cet enfer et l’exploiter à outrance. Les «consers» pourront-ils saisir leur chance et y établir un monde meilleur ? C’est tout le sujet de ce livre exceptionnel, une des pépites de la mythique collection du «Rayon Fantastique».

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Publié dans Romans, Science-Fiction | Permalien |

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