Croisière au long du Fleuve, 9e escale : Gilles d’Argyre – Gérard Klein

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Gérard Klein à Metz en 1976 (photo de Didier Reboussin)

Peut-on dire de Gilles d’Argyre, alias Gérard Klein, qui, à l’instar de Vespasien se sent parfois devenir Dieu – (cf sa signature sur les forums…) – qu’il est le pape de la science fiction Française ?  L’immodestie du personnage n’est peut-être que l’expression ultime d’une certaine autodérision, qui serait tout au plus agaçante si son Å“uvre était quelconque. Or c’est vraiment loin d’être le cas, nous lui pardonnerons donc ce petit pêché d’orgueil qui peut le rendre insupportable au commun des mortels.

Car on ne peut rien refuser à un homme qui a donné des livres comme « Le sceptre du hasard » ou « Les tueurs de temps ». On se demande même comment des ouvrages de cette veine, particulièrement sophistiqués, ont pu paraître dans une collection populaire comme celle du Fleuve ! Sans doute le manque de débouchés, à l’époque de leur rédaction, explique-t-il en partie cela ; le niveau des droits versés aussi, peut-être, certainement plus élevés que chez Denoël… Il reste que nous avons là des romans d’action qui tiennent en haleine le lecteur et se dévorent d’un trait, combinant à la fois complexité de l’intrigue, développements vertigineux dans les domaines de la conquête du pouvoir, des pièges du temps et des raffinements que ce thème autorise.

http://outremonde.fr/public/img/klein2.jpg Klein est manifestement un joueur d’échec – un grand nombre de ses personnages aussi d’ailleurs – qui médite longuement ses coups, affûte sa tactique, anticipe ses conséquences, l’ajuste, la peaufine avant de l’appliquer posément. Ce stratège chevronné donne en partage au lecteur la vision globale des mondes qu’il construit. Cette compétence est enrichie par son expérience d’économiste, qui lui fournit les clefs du fonctionnement des sociétés organisées, apportant ainsi cohérence et crédibilité aux univers qu’il peint. Cette solidité transparaît même dans les ouvrages qu’il écrivit en collaboration, tel « Embûches dans l’Espace », sous le nom collectif de François Pagery, première apparition au Rayon Fantastique qui fut suivie par un roman cette fois-ci signé de son seul patronyme : « Le gambit des étoiles ». Celui-ci rata de peu le prix Jules Verne dit la petite histoire. On devine à travers la composition du jury et le résultat du vote tout ce qui a fait le charme de notre petit monde… Enfin, comment ne pas voir dans cette histoire d’un dandy du futur une projection de son créateur ?

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Gérard Klein fut également un des premiers auteurs français à figurer au catalogue de « Présence du Futur », collection qui se targuait d’être littéraire mais qui traîna néanmoins quelques boulets au fil des années. Sous son nom, il y laissa un roman « Le temps n’a pas d’odeur » et un recueil de nouvelles, « Les perles du temps » dont certaines très inspirées par l’œuvre de l’écrivain qu’il admirait alors : Ray Bradbury. Publié très tôt dans Fiction, il y donna nouvelles et articles, tel « Le dernier moustique de l’été » qui est révélateur de l’influence de Bradbury, dont il se dégagea par la suite, peut-être déçu par les productions ultérieures de l’auteur des « Chroniques martiennes » ?
Chroniqueur de grand talent, je me souviens – mais je n’en dispose plus hélas – d’un article mémorable dans Fiction au plus fort de la crise qui touchait alors la SF Française, où il démontait avec une habileté d’horloger les éléments à l’origine du désastre de l’époque. C’était en 1967 !

http://outremonde.fr/public/img/klein5.jpg Mais le temps – et ses variations – est le vrai fil conducteur que l’on retrouve tout au long de son  Å“uvre. Il en fit la démonstration à travers un roman magnifique, l’un des plus accomplis de toute la science fiction Française, malgré ses imperfections stylistiques : « Les seigneurs de la guerre ». Ce livre retrace les péripéties d’un condottiere qui, paradoxalement, n’aime pas la guerre et, entraîné dans des replis de l’espace et du temps – proie de monstres qui s’y déplacent à leur guise – risque de contaminer une période pacifique avec cette peste.

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Au Fleuve, il joua sur ce thème avec le saisissant  « Les tueurs de temps », qui relate les mésaventures d’un vaisseau d’exploration de retour de mission, happé dans les turbulences d’une guerre temporelle, et déporté dans le passé. Toute l’astuce et l’intelligence du héros de l’histoire consistant – aidé par un extra-terrestre tout de même –  à comprendre la situation et à mettre en place une stratégie pour recouvrer le présent. Ce livre est plein de retournements, de calculs, de spéculations, le tout dans un style entraînant où s’arracher de sa lecture est un acte douloureux.

http://outremonde.fr/public/img/klein4.jpg Klein, qui créa et dirigea d’une main de maître la collection « Ailleurs et demain » chez Laffont y publia, outre « Les seigneurs de la guerre », un excellent recueil de nouvelles : « La loi du talion ». J’en retiens une en particulier, qui a pour scène les sous-sols parisiens et les rats qui y prolifèrent : « Les blousons gris ».

http://outremonde.fr/public/img/klein1.jpg Mais il reste l’un des meilleurs écrivains du Fleuve pour y avoir livré sa célèbre trilogie : « Chirurgien d’une planète », « Les voiliers du soleil » et « Le long voyage ». Il la réécrira des années plus tard, en 1987, en changeant notamment le titre du tome 1 (Le rêve des forêts) et la sortira chez J’ai Lu. Il s’agit d’un vaste space-opéra relatant l’épopée d’un personnage – presque un messie – qui guide l’humanité vers son avenir, moyennant quelques étapes mouvementées comme la transformation de Mars en monde habitable, l’emprise sur le système solaire – le rêve prend progressivement de l’ampleur – et l’accès au monde des étoiles, qui sera le couronnement d’une Å“uvre grandiose. Ces lignes directrices ne restituent pas, bien sûr, l’habileté de l’intrigue, l’atmosphère de ces trois livres, la force d’évocation de cette geste éblouissante qui figure parmi les chefs d’œuvres de la SF en France.

http://outremonde.fr/public/img/klein6.jpg Enfin, ultime apparition de Gilles d’Argyre au Fleuve, « Le sceptre du hasard » déroule sous nos yeux les déboires d’un aimable esthète désigné selon les lois du hasard – mais on apprendra que les jeux sont truqués – monarque de la Terre et qui, bien sûr, ne voit pas d’un bon œil ce coup du destin qui met un terme à une existence oisive, surtout lorsque celui qu’il doit remplacer a été assassiné !  Il se réfugiera au cœur du monde des exclus – car le bien être à la surface de la Terre est le fruit du labeur de ceux qui sont confinés dans un enfer souterrain… (Et je ne raconterai pas la suite…)

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Ces ouvrages sont devenus des classiques, réédités de multiples fois. Ils démontrent avec éclat toute l’importance de l’existence d’une collection capable d’accueillir le pire comme le meilleur. Le rappel de la production du Fleuve souligne la tragédie que représente la disparition d’un tel débouché, qui a fait de l’édition de la SF en France un désert.

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