Croisière au long du Fleuve, 3e escale : Francis Carsac

La photo, inédite, de Francis Carsac date de 1974 prise lors de la convention de SF d’Angoulême par Didier Reboussin

Francis Carsac ne donna qu’un seul livre au Fleuve Noir, en 1966, mais celui-ci eût dès sa publication un retentissement énorme, à la manière d’un trou noir engloutissant tout autour de lui.

La Vermine du Lion fut aussi son dernier ouvrage et le plus ambitieux ! Son thème, une lutte implacable contre un pouvoir et ses funestes conséquences, demeure toujours d’actualité. Ce livre tient à la fois du pamphlet et de l’épopée. Il sortit à un moment où la SF Française se débattait en plein marasme. En effet, la collection « Le Rayon Fantastique » venait de rendre l’âme, certes sur un chef d’œuvre majeur, La Plaie, et « Présence du Futur » distillait les auteurs français au compte-goutte. Au niveau des revues, Satellite avait sombré également et seule Fiction accueillait encore quelques nouvelles d’auteurs nationaux. Les grandes voix étaient silencieuses ou presque (Wul, Henneberg, Klein, Steiner) et même si les signes du prélude d’une renaissance ne trompaient pas avec l’arrivée d’une nouvelle génération d’écrivains au Fleuve Noir (J et D Le May, Pierre Barbet…) et dans Fiction (Daniel Walther, Gabriel Deblander, Christine Renard et Claude Cheinisse…) force était de constater que la production locale s’était tarie en raison du manque de débouchés.

Dans ce paysage sinistré, La Vermine du Lion fit vraiment l’effet d’un tremblement de terre !
Car il s’agissait du roman majeur d’un homme parvenu au sommet de ses capacités, prémonitoire, assez nietzschéen dans son genre (– Teraï Laprade – le héros, est le prototype même de l’homme tropical cher au philosophe allemand).

Celui-ci, athlétique, entier, dur et tendre à la fois, évidemment intelligent mais pas nécessairement génial, est un sang-mêlé qui rassemble en sa personne les forces et les faiblesses de quelques-unes des races qui composent l’humanité. On peut y voir l’amorce d’une réponse assez optimiste aux maux endémiques du racisme ou de la xénophobie qui nous empoisonnent la vie. Cette préoccupation n’était pas nouvelle chez Carsac qui l’avait déjà abordée dans un ouvrage antérieur, Ce Monde est Notre salué par la critique de l’époque, et d’autant plus courageux  (À qui appartient un monde partagé entre plusieurs peuples qui se réclament tous de son sol ?) qu’il était paru à la fin de la guerre d’Algérie !

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Dans l’univers évoqué par La Vermine du Lion, Carsac décrit les ravages d’un capitalisme débridé qui met les mondes conquis par l’homme en coupe réglée pour satisfaire les besoins  artificiels d’une humanité décadente qui a perdu jusqu’à sa dignité. Téraï Laprade, à lui seul est un cri de révolte de l’auteur face à la décomposition des sociétés, à leur perte d’identité, au gaspillage démentiel des ressources rares, aux menaces qui pèsent sur nos libertés. Hélas, notre monde actuel glisse toujours plus sur la pente du malheur décrite dans ce livre, et nous n’avons pas de Teraï Laprade pour en redresser la courbe et offrir l’espoir d’un retournement. Ce livre est une charge violente contre d’autres démons qui possèdent l’homme et qui, malheureusement, font toujours aujourd’hui la une de l’actualité : l’intégrisme religieux et l’aveuglement sectaire (l’incendie des fondamentalistes contre les laboratoires de génétique qui ont vu naître Léo, le paralion qui domine l’histoire aux côtés de Téraï) ou l’écrasement des cultures indigènes au nom d’une civilisation qui rabote les individualités et dicte une ligne de conduite totalitaire. La Vermine du Lion est un livre dur, violent, mais aussi un space-opéra démesuré, qui déploie une palette de sujets au fil des pages : rencontres et immersions très convaincantes au sein de populations primitives et fières, intrigue politico amoureuse avec la fille d’un des grands capitaines d’industrie de la Terre, aventures spatiales en compagnie de mercenaires peu fréquentables, rivalités politiques sans merci… Et ce torrent puissant et coloré baigne dans une ambiance d’appréhension devant la menace d’une rencontre redoutée avec une civilisation stellaire capable de tenir tête à l’homme et de lui faire ravaler son orgueil. C’est, en résumé, un des meilleurs ouvrages de toute la science-fiction Française.

Mais Carsac n’était certes pas un auteur débutant lorsque La Vermine du Lion ébranla le petit monde de sa SF. Ses premiers livres étaient parus dès 1954 au Rayon Fantastique et avaient immédiatement envoûtés les lecteurs de l’époque. C’est que, même si les thèmes traités dans Ceux de Nulle Part ou Les Robinsons du Cosmos sont convenus et très classiques, la qualité de l’écriture, la fougue qui anime les personnages, la rigueur de la construction des intrigues les rend, malgré les atteintes du temps, toujours agréables à lire. D’ailleurs, ces deux romans avaient reçu une consécration en se voyant réédités au CLA, insigne honneur, Carsac étant à ma connaissance le seul auteur Français à y figurer.
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On peut, grossièrement, distinguer deux parties dans son œuvre : la plus ancienne qui réunit donc des textes de space-opéra bien tournés, mais conventionnels (Ceux de Nulle Part, Les Robinsons du Cosmos et Terre en Fuite) et la plus récente, où les aspects psychologiques des personnages sont davantage explorés en profondeur, où les préoccupations politiques prennent de l’ampleur si ce n’est le dessus et où s’expriment toujours davantage les fortes convictions et la personnalité de l’auteur. Je réunirai dans cette phase des textes comme Pour Patrie l’Espace, Ce Monde est Notre et, bien sûr, La Vermine du Lion.

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Pour Patrie l’Espace narre les aventures d’un officier de la garde stellaire de l’empire terrien en déliquescence, et de son recueil à bord d’une nef géante habitée par une communauté nomade, descendant d’hommes et de femmes qui ont fuit l’empire et son absolutisme. Ils forment un peuple vagabond, farouchement épris de liberté et d’indépendance. C’est une réédition stellaire de la révocation de l’Edit de Nantes et de la fuite des Huguenots. Mais ici, dans un futur lointain, ce peuple constitue le dernier salut de la race humaine face à la double menace de sa dégénérescence et de celle d’extraterrestres agressifs. On pourrait sourire à la lecture de ce bref synopsis, s’il n’était transcendé par la qualité des rapports humains qui se développent entre le naufragé, produit d’une société détestée et les occupants du grand navire de l’espace. Chacun y trouvera son compte après bien des péripéties, et déjà, dans cet ouvrage, l’accent est mis sur l’humain, même si l’ambiance du space-opéra est prégnante. Le dynamisme de l’auteur et son écriture enlevée nous entraînent avec plaisir dans cette belle fresque bruissante de batailles et d’amours farouches.

Ce Monde est Notre, deuxième volet de Ceux de Nulle Part, est beaucoup plus ambitieux et prélude au feu d’artifice de La Vermine du Lion. Il postule qu’une « loi d’Acier », radicale, impose que dans l’univers une seule humanité peuple une planète. Sur Nécat, malheureusement, en cohabitent trois, dont une au moins a des idées de conquêtes. Une mission dépêchée sur place doit arbitrer, et elle le fera, poussant deux des trois peuples dans le désespoir. Dans notre monde à nous, à la sortie de ce livre, le colonialisme expirait dans la douleur en Algérie, poussant vers l’autre rivage de la Méditerranée Pieds Noirs et Harkis.…

Francis Carsac, alias François Bordes,  né en 1919 et décédé en 1981 fut également un grand scientifique, un préhistorien de renommée internationale. (Une station de tram porte son nom à Bordeaux…) Aussi rigueur et cohérences se marient-elles heureusement avec la fantaisie et l’imaginaire dans ses descriptions, où le géologue n’est jamais très loin. C’est cet équilibre qui concourt à la qualité de son œuvre et l’affranchit des modes.
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En sus de ses romans, il publia une vingtaine de nouvelles dans différents supports, dont trois consolident et expliquent certains aspects de La Vermine du Lion pour laquelle il envisageait une suite qu’il évoquait dans une interview à Horizons du Fantastique. (Dans les montagnes du destin, Les mains propres et Celui qui vint de la grande eau).

Il manifestait une grande admiration pour Rosny Ainé et entretenait des relations amicales avec Poul Anderson, Lyon Sprague de Camp ou Bertram Chandler, dont on retrouve les influences et de multiples clins d’œil à travers ses livres.

Cette grande voix s’est éteinte voici bientôt trente ans et pourtant elle continue à nous interpeller. Je l’imagine, dans une Eldorado céleste, remontant le cours d’un fleuve en chantant « les Flots de l’Iruandika », Léo à ses pieds…

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