Croisière au long du Fleuve, 14e escale : Piet Legay

© Photo de Richard D. Nolane

 Qu’est-ce qu’un écrivain populaire ? Bien sûr on peut reprendre la définition de Maurice Limat et considérer qu’il s’agit du contraire d’un écrivain impopulaire. Une autre interprétation veut que ce soit quelqu’un à la production abondante, dans des domaines très divers et écrivant sous des noms multiples. Piet Legay participe de ces deux approches, et si l’on rajoute qu’en plus de la quantité, nous avons avec lui la qualité, alors nous tenons là un auteur comparable aux meilleurs ténors du Fleuve, tels Richard Bessière ou Jimmy Guieu.

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Piet Legay n’est pas venu tout de suite à la science-fiction. Les lecteurs du Fleuve l’on initialement découvert dans la collection « Feu ». Celle-ci était consacrée à des récits de guerre, en concurrence directe avec Gerfaut, pour qui il travaillera d’ailleurs après l’extinction de « Feu ». Il s’y tailla une solide réputation avec des ouvrages demeurés célèbres comme Commando 44 ou Banzaï sur Iwo-Jima. De son vrai nom Baudoin Chailley, sous lequel il a publié en 2009 Quand souffle le vent d’ouest, on le retrouve sous les pseudonymes de Guy Lespig, Igor Ivanov, Guy Jacquelin, et j’en passe… Sa marque dans « Anticipation » se concrétisa sous la forme de 55 ouvrages. Était-il destiné à être un auteur de science-fiction, ou les aléas de sa carrière littéraire en décidèrent-ils ainsi ? Je ne sais pas. Mais quelques soient les raisons qui le conduisirent à s’intéresser à ce genre, on ne peut aujourd’hui que se réjouir de son apparition au sein de notre mythique collection.

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En effet, j’ai parlé de qualité à son endroit. Mais comment la mesure-t-on ? Les critères sont variés et diffèrent d’un auteur à l’autre. Dans le cas qui nous intéresse, plusieurs facteurs se cumulent et confèrent à l’œuvre de Piet Legay une coloration particulière et un niveau élevé. Tout d’abord, on y trouve une atmosphère, quelque chose d’impondérable, d’irrationnel, une touche personnelle qui est une véritable marque de fabrique, à l’instar des grands peintres. Chez lui, pas de folles épopées démesurées et épiques, mais très souvent des huis clos, ou tout au moins des champs d’actions limités : un vaisseau spatial, une base isolée…  Dans ce décor circonscrit se débattent des personnages complexes, hésitants, commettant parfois des erreurs, avec de vrais sentiments, bref, terriblement humains.  Je pense à Transfert psi ! très fouillé au niveau de la vie intérieure de ses héros. Ceux-ci ne sont pas affligés du coefficient intellectuel d’une poule ni d’un rut permanent, caractéristiques assez courantes pour de nombreux personnages mis en scène par certains de ses collègues. On est aussi assez loin de l’aventure échevelée d’un J P Garen et l’on ne peut donc pas parler d’envolées palpitantes en ce qui concerne le volet science-fiction de Piet Legay. On ne sort pas plus facilement que l’on ne rentre dans un de ses livres. Leur lecture, quoique étant tout d’abord une invitation à l’évasion, va au-delà du cahier des charges du Fleuve, en proposant un contact avec un univers très particulier, inédit et difficile à appréhender.

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Qui saura affirmer, dans Le mystère Varga si l’action se déroule dans le système solaire ou ailleurs ? Même question pour Le maître des cerveaux. Les descriptions fournies, les ambiances restituées sont équivoques et communiquent au lecteur la sensation très étrange d’avoir mis un pied sur une terre nouvelle, insoupçonnée, en décalage complet avec tout ce qu’il a pu connaître par ailleurs. Il faut donc s’accrocher, Piet Legay se mérite ! Cet écrivain possède aussi une écriture soignée. Ses intrigues ne renouvellent certes pas le genre, mais elles sont traitées avec une grande rigueur, correctement écrites et il sait raconter une histoire solide avec un début et une fin élaborés. Son œuvre se distingue aussi par le traitement qu’il confère à des sujets aussi éculés que la rencontre de l’humanité avec des extraterrestres. Ses créatures sont hors normes, si je puis dire. Quand arrive le face à face, on ne saisit pas forcément la finalité de leur conduite. Sont-ils craintifs, agressifs, indifférents ? Le lecteur s’interroge en vérité, et Le mystère Varga est tout à fait révélateur de la sophistication avec laquelle est traité ce thème. Conjugué à la profondeur d’analyse qui résulte du soin donné au traitement des personnages, et nous avons-là un livre tout à fait étonnant. Indéniablement, on est en face d’une construction originale, enrichie texte après texte, cohérente, quand bien même les actions ne se situent pas dans le même plan ou à la même époque. Un lien unit les différentes composantes de cette œuvre, et on sait, sans pouvoir le prouver, que l’univers décrit dans L’étrange maléfice est le même que celui du Maître des cerveaux, pour ne citer que ces deux titres.

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Je ne connais pas beaucoup d’écrivains capables de tisser une trame sous-jacente qui unit des histoires très différentes. Le nom de Cordwainer Smith me vient spontanément à l’esprit, mais celui-ci avouait travailler dans le même univers, celui de l’Instrumentalité. Avec Piet Legay, c’est infiniment plus subtil du fait de l’absence de repères qui permettraient au lecteur de poser le pied sur un terrain ferme. Mais le plaisir de la découverte vient justement de cette incertitude, et de la conviction d’avoir affaire à une création réelle et très personnelle. Piet Legay se caractérise également par une grande discrétion, qui ajoute à son mystère. Peu de critiques s’intéressent à ses livres, et ses plus récentes publications sont presque passées inaperçues, ce qui est fort dommage.

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Le Fleuve a charrié des épaves certes, mais aussi de belles nefs qui ont réalisé le tour de force de marier évasion, originalité et qualité. Piet Legay a puissamment participé à ce mouvement. Mais depuis l’assèchement du Fleuve, il ne coule plus qu’une petite Rivière Blanche pour lui donner la parole à travers quelques romans. De fait, ses apparitions se font erratiques. Aussi ses lecteurs auront-ils plaisir à le retrouver, à travers une nouvelle, dans l’anthologie La bibliothèque d’Atlantis chez l’œil du Sphinx, à paraître à la rentrée.


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