Croisière au long du Fleuve, 1e escale : Julia Verlanger

Récemment, les Éditions Bragelonne ont remis à l’honneur l’œuvre de Julia Verlanger en procédant à la réédition de certains de ses romans. Dirai-je que ce programme est le bienvenu ? En effet, Julia, en six années de production intensive, acquit une position tout à fait particulière dans le monde de la science-fiction. Elle n’était certes pas une inconnue avant de se lancer dans le roman ; un ensemble de nouvelles – une vingtaine – publiées entre 1956 et 1963 dans Fiction, l’ancien Galaxie et Satellite, avait attiré l’attention des lecteurs de l’époque. Néanmoins elle n’était pas citée comme un écrivain de premier plan, ce qui montre  que la clique officielle des ténors du genre, qui fait et défait les réputations, peut passer à côté de l’essentiel. Avec une série de dix sept romans publiés en un si court laps de temps, Julia Verlanger s’imposa très vite, du fait du succès rencontré auprès des lecteurs, comme un auteur majeur dans le paysage de la science-fiction Française.

Mais le succès immédiat récompense-t-il une Å“uvre majeure ? Pour moi, le juge de paix, c’est le temps, et l’on peut mesurer la qualité intrinsèque d’une Å“uvre selon plusieurs critères : les rééditions répétées qui trahissent la demande du public, les appréciations émises par des lecteurs d’une nouvelle génération, la cote des ouvrages sur le marché de l’occasion. Et sur tous ces plans, les romans de Julia bénéficient d’une reconnaissance qui ne se dément pas. Alors, pourquoi donc un tel engouement ? Je crois que cela tient en un mot : l’efficacité. Et là, il faut essayer de comprendre l’auteur, qui était un « personnage ». Julia n’était pas vraiment quelqu’un de nuancé. Face à elle, on rentrait soit dans la catégorie des gens estimables, ou bien dans celle des cons. Cela avait le mérite de la clarté. Cette espèce de jugement à l’emporte pièce qu’elle portait sur les gens – et qui n’était bien sûr qu’une façade, la dame ayant une sensibilité bien à elle – se retrouve dans ses récits, en particulier dans le comportement de ses personnages. On a écrit par ci par là qu’elle avait pris le pseudonyme de Gilles Thomas parce que la science-fiction au Fleuve Noir était une littérature de mecs et que la présence d’un nom féminin la desservirait.  Je ne suis pas sûr que cela soit toute la vérité. Elle possédait suffisamment de tempérament pour imposer son premier nom d’auteur – elle avait publiée sous celui-ci au Masque Fantastique – et n’était pas, à ma connaissance, particulièrement sensible à cet aspect de la question. Ce n’était pas une « faible femme » et j’en connais plus d’un qui eurent à subir son courroux et qui ne se montrèrent pas très fiers. En vérité, ses deux premiers romans au Masque avaient été accueillis plutôt fraîchement par la critique de l’époque, et c’est peut-être pour éviter de s’exposer à nouveau qu’elle décida d’utiliser un pseudonyme masculin. Il y aurait eu ainsi une Å“uvre signée Julia Verlanger, écrivain connue dans le lanterneau SF et à l’image un peu figée, et d’autre part celle d’un nouvel auteur, Gilles Thomas, sans passé, avec le champ libre devant lui. Bien sûr cela reste une hypothèse. Quand nous nous sommes vus pour la dernière fois, Gilles Thomas venait juste d’apparaître, et je n’ai pas de souvenirs que nous ayons débattus de cette question.

Quoiqu’il en soit, la lecture de ses livres, que l’on pourrait  croire sans prétentions, tient en haleine celui qui les parcourt jusqu’à la dernière phrase. Pourtant, aucune invention géniale en apparence, pas de thèmes particulièrement originaux : la magie est ailleurs. Elle réside dans l’écriture et dans la structure de l’histoire, construite avec beaucoup de soin. C’est d’autant plus surprenant que Julia ne savait jamais trop où elle allait lorsqu’elle commençait un récit. Jean Pierre, son mari, l’évoque fort justement dans le dossier que la revue Weird lui consacra voici… 23 ans ! L’action est omniprésente également, ce qui donne un rythme soutenu à ses textes : on ne s’y ennuie pas ! C’est peut-être cela le secret de cette réussite : des personnages bien campés et dynamiques mais qui ne se prennent pas plus la tête que cela, des histoires simples et solides, une écriture énergique. Les lecteurs plébiscitèrent son œuvre, ce qui en fait le meilleur indicateur. Julia avait beaucoup de respect  pour eux. Elle écrivait par passion bien sûr, mais sans les perdre de vue. D’ailleurs, dans l’article concocté par son mari et publié dans Weird, il rapporte ses propos : « Et le lecteur ? demande une petite voix timide. Le lecteur ? kekseksa ? On s’en fout, de ce con là ! Qu’il ferme sa gueule ! Comment ? On s’applique à lui décrasser la cervelle, à le hisser vers les Hauteurs Sublimes, à le faire « réfléchir », et il ne serait pas content ? Mais qu’il aille en vitesse se faire cuire une pierre philosophale !  Vérité Première selon nos petits prophètes : c’est public ? Beurk ! C’est dégueu ! Personne n’y pige rien ? C’est évidemment supra-génial ! »

On aura compris combien Julia était une personne de bon sens mais qui ne faisait pas dans la dentelle, au prix de quelques inimitiés dont elle se moquait éperdument. Cela aussi participait de son charme, car  derrière cette raideur de caractère se dissimulait une grande bonté. Sa porte était toujours ouverte et son mari avait raison lorsqu’il soulignait qu’elle faisait au mieux pour encourager les débutants. Je puis moi-même en témoigner. C’était aussi une intime de Nathalie Henneberg, qu’elle admirait sans réserve, au point de batailler ferme avec ses éditeurs pour obtenir des conditions semblables à celles qui étaient consenties à son amie. Elles avaient d’ailleurs le même agent littéraire.

http://sf.emse.fr/AUTHORS/JVERLANGER/JV-LODC2-B.JPG Jean Pierre, que j’ai rencontré à nouveau à la fin des années 80 était moralement détruit par le décès de Julia. Il s’en voulait de n’avoir considéré, de son vivant, le travail de sa femme que comme un loisir comparable, somme toute, à de la broderie. Il mit donc toute son énergie et ses moyens à la promotion de son œuvre en créant le prix Julia Verlanger et en en assurant la pérennité.

Je compare un peu le phénomène Gilles Thomas à celui du  Stéfan Wul des années 50, où une succession de romans de cet auteur détonnèrent formidablement sur le bruit de fond de la production de l’époque. Bien que les styles, les idées, les univers soient très différents, il y a une similitude dans la brièveté du rythme de publication ainsi que dans l’attraction de ces ouvrages sur les lecteurs. L’œuvre de l’un comme de l’autre est intemporelle, indémodable parce que justement personnelle et populaire à la fois. Bien des titres qui sont aujourd’hui sous les feux de la rampe seront oubliés quand ceux de Wul ou de Thomas perdureront.

Julia est donc une figure incontournable de la SF Française des années 70-80. Grâce au travail accompli par son mari, le monde de la SF, à travers le prix Julia Verlanger, lui rend un hommage renouvelé chaque année. Je ne sais pas si elle était sensible aux honneurs, quelque chose me dit que non, mais ce prix vaut surtout – outre le plaisir de récompenser un auteur –  par le rappel auprès du public d’aujourd’hui de son Å“uvre. Réjouissons-nous donc de cette réédition ! J’envie celles et ceux qui vont plonger, pour la première fois, dans l’univers de Gilles Thomas.

 

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