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#1 23-02-2013 23:12:04

Kayalias
Nouvel Outremondain
Date d'inscription: 23-02-2013
Messages: 3

Enfin, je t'ai retrouvée.

Bonjour,

Voici une nouvelle fantastique qui me tient à coeur. J'éspère qu'elle vous plaira. Bonne lecture.





                           

Enfin, je t’ai retrouvée






Un homme traversait le vaste champ de blé. Les tiges, souples mais dures tanguaient sur son passage, d’avant en arrière… d’avant en arrière comme un millier de métronomes dorés.
Il tenait dans la main droite un bouquet de fleurs au port buissonnant ; elles dégageaient un puissant halo pourpre contrastant avec l’environnement chatoyant. L’homme au bouquet se prénommait Karl. La trentaine confirmée, il était grand et mince, très mince, presque rachitique. Il arborait de longs cheveux bruns clairs qui surmontaient une tête allongée, renforçant sa silhouette élancée. Des yeux sombres, un nez légèrement busqué et une bouche aux lèvres incroyablement fines pour un homme achevaient ce visage.

Ce matin, il avait revêtu sa tenue traditionnelle de travail ; à savoir une chemise brune faite d’un tissu bon marché et ouverte au niveau des manches ainsi qu’un pantalon usé par les années et fait du même tissu. Pour que tienne ce pantalon, il fallait l’attache solide de la ceinture en cuir, serrée au tout dernier écrou. Mais malgré cela, le pantalon désobéissant finissait toujours par glisser le long de ses hanches. Karl le releva machinalement. C'était pour lui une seconde nature. Mais aujourd’hui, dans la chaleur estivale de l’aurore il paraissait encore plus maigre et quelques fins cheveux gris pointaient  sur le haut son crâne.
Cela faisait un an déjà mais Karl ne laissait transparaître aucune émotion. Son visage était fermé, ou plutôt figé d'une retenue qui lui coutait au regard des fines gouttes qui perlaient sur son front, dans son dos et au creux de ses paumes. Et tandis que le soleil implacable  gagnait en puissance, le jeune homme poursuivait sa marche.

Le champ touchait presque à sa fin. Il n’y avait bientôt plus d’épi pour lui caresser les jambes, seulement de hautes herbes tranchantes. Devant lui se tenait un sentier de terre battue qui descendait en pente douce. Avant de l’emprunter, Karl fit volte-face et scruta l’horizon. De loin, il apercevait sa masure au toit de chaume. C’était la maison familiale dans laquelle avait autrefois vécu son père, avant que les affres de la maladie ne l’emporte. Désormais, il ne vivait plus qu’avec sa mère, que l'on sait veuve.
Karl distingua une longue colonne de fumée qui se dégageait de la cheminée. Sa mère, si douce, si aimante entretenait les habitudes d'antan. A cette heure, elle devait préparer le repas. Il fallait se hâter si Karl voulait tenir sa promesse d'être rentré pour le dîner. Son pas demeurait toutefois lent mais assurément déterminé. C’est alors qu’il apparut…. Haut de plusieurs mètres, le menhir se dressait fièrement, défiant de toute sa majesté le soleil brûlant. Karl s’arrêta net comme quiconque eut été à sa place ; cette somptueuse pierre montait la garde à l’exact milieu du sentier et de la forêt. Tout autour, n'existait que le glacis.
L’homme resta immobile un instant. Il prit le temps de contempler le paysage. Cela faisait une éternité qu’il n’avait rien vu d’aussi beau et d’aussi étrange à la fois. Les arbres étaient gigantesques et lui, pourtant si grand, devait presque se décrocher la nuque pour apercevoir la cime des plus hauts troncs. Ce lieu devait abriter des centaines d'espèces mais c'était pourtant de vieux chênes qui dominaient la bordure extérieure de la forêt. Ces êtres anciens, témoins des générations d'hommes successives, taisaient leurs secrets séculaires. Même la lumière dure du soleil ne parvenait à percer leur feuillage.

Pendant quelques secondes, Karl vacilla. Il se sentit piégé comme un enfant dans cette marrée verdoyante qui recouvrait tout, qui allait bientôt le recouvrir lui aussi.
Il secoua la tête, essuya son front avec le tissu de sa chemise puis il s’avança vers le menhir, comme pour se débarrasser de la nausée qui le gagnait. « La faute à ce satané soleil » pensa t-il, mais il savait au plus profond de lui de quel mal il souffrait. Il savait pourquoi il dormait peu, pourquoi il avait encore du resserrer sa ceinture d’un cran. Le soleil implacable n’y était pour rien. Il n’était que simple spectateur, un  spectateur silencieux.
Karl mit genou à terre, se détournant de cette scène à la fois bucolique et effrayante. Sans une larme il déposa la gerbe de chrysanthèmes au pied du menhir.  Ses genoux craquèrent tels deux branches mortes lorsqu’il se releva. Il découvrit ainsi les glyphes gravées à même la pierre. Il s'agissait d'un langage inconnu, il ne pouvait le comprendre. Peut-être une épitaphe ? Peut-être un avertissement ? Il n’en avait cure, c’était à Elle qu'’il pensait.
Avant de rentrer, il décida de faire un détour par le lac Argon qui n’'était qu’à quelques lieues d’ici, plus loin, au nord-ouest. Il accéléra le pas si bien que les hautes herbes s’infiltraient par les trous de son pantalon et même entre ses sandales, lacérant ses jambes de dizaines de coupures. Mais ce n’est pas à cela que Karl prêtait attention. A mesure qu’il se rapprochait, son estomac se nouait, sa gorge se serrait : il ne savait pas bien pourquoi mais il devait poursuivre. Soudain, il reconnut l’'endroit. De ses larges mains il écarta les branches qui lui barraient la route comme pour mieux le préserver d’un mal certain….

Un an avait passé mais le lieu n’avait pas changé. L’eau était du même bleu doux et les courants d’air portaient toujours les fragrances sucrées des arbres fruitiers alentours. Il se sentait soulagé, la tension était retombée et sa gorge se desserrait progressivement. Le soleil était haut dans le soleil, la chaleur se faisait plus forte encore. Karl dut s’asseoir ; le contrecoup de l'angoisse faisait effet et il tremblait comme une feuille morte. Les coupures sur ses jambes commençaient à se faire sentir elles aussi, mais paradoxalement la chaleur du sable semblait apaiser ses brulures. 

C’est un lieu que Maria aime beaucoup. Souvent, après le travail aux champs, ils se retrouvaient ici parce que c’était leur endroit, leur intimité. Loin des regards, loin des commérages, un véritable havre de paix. Seuls quelques rares pêcheurs à l’œil torve rôdaient dans le secteur. Mais cela n’avait pas d’importance. C’était ici qu’ils avaient leurs habitudes, là même ou ils s’entretenaient des heures durant, là encore ou ils refaisaient le monde. Mais lorsque l’un parlait trop, l’autre le faisait aussitôt taire avec sa bouche. Un seul sujet n’était jamais abordé : l’amour. Car y mettre des mots dénaturerait la force de leurs sentiments. C’est du moins ce qu’ils pensaient.
Karl plongea dans sa mémoire et se souvint la fois ou il tenta de porter Maria pour la jeter à l’eau, comme le faisaient ses amis charmeurs. Mais son corps malingre s’affaissa et ils roulèrent tous deux dans le sable en s’esclaffant. Maria enviait la nature de son compagnon tandis que lui, se moquait des kilos imaginaires qu’elle prenait. Ils avaient souvent ri ensembles.
Le rire était d'ailleurs ce qui caractérisait le mieux Maria. Un visage à l’insouciance juvénile et aux yeux malicieux ; de longs cheveux blonds, bouclés, qui descendaient en cascade le long de ses reins. Karl se souvint de sa peau, blanche et douce, moulée dans sa robe vert pomme. Il se souvint aussi de son haleine sucrée lorsqu’il l’embrassait, de son corps chaud, de son léger rire lorsqu’il passait la main dans ses cheveux et jouait avec ses boucles.

Aujourd’hui encore, ce lieu est celui de Maria, il pouvait presque sentir son rire, porté par le vent du lac, presque sentir sa main serrer très fort la sienne. Il avait plongé trop profondément. Les souvenirs l’engloutissaient, creusant un trou béant dans sa poitrine. Son pouls s’accéléra mais il devait se montrer fort. Il pensa à sa mère, à son père, il devait quitter cet endroit, fuir les souvenirs, échapper à l’odeur obsédante de ses cheveux. Il ne pouvait pourtant se résoudre à rentrer chez lui. Son domicile même lui était étranger, il se sentait oppressé entre ces quatre murs de bois et d’argile. Alors, sur le chemin du retour, il décida d’escalader la paroi rocheuse qui surplombait le village. Le granite, dur et austère griffait ses mains tandis que le soleil escaladait un peu plus le ciel.
Il s’assit sur le promontoire de la falaise et observa l’horizon. Il chercha du regard son domicile ou l’attendait sa mère, puis presque simultanément repéra celui de Maria. Sa maison était plus grande et cossue que les autres. Son père avait fait fortune dans l’armement militaire et on raconte qu’il a traversé tout « le vieux monde ». Pour finir ses vieux jours, il emmena femme et enfants ici, dans ce petit village Bretonni,  à l’est de Quenelles. Il racheta la plupart des terres agricoles et Karl et son géniteur travaillèrent pour lui à l’époque. Le père de Maria voyait d’un mauvais œil la relation qu’entretenait cet ouvrier avec sa fille ; il était comme n’importe quel père : protecteur. Mais il eut toujours la grandeur d’âme de ne jamais intervenir directement dans les sentiments de sa fille. Pour cela, Karl lui en serait éternellement reconnaissant.

La grande bâtisse paraissait bien triste à présent. Les jardins étaient laissés à l’abandon, les volets, paupières fermées sur les fenêtres. Depuis la tragédie, la famille de Maria avait quitté les lieux pensant naïvement partir pour tout oublier. Karl ne leur en voulait pas, peut-être les aurait t-il suivi, s’il en eut les moyens.
Mais même ici, l'ombre de Maria planait, le mal y était profondément enraciné. Il ne savait plus ou fuir son sourire, et entendait partout l'écho de son rire qui résonnait contre la roche et se répercutait à l'intérieur de sa tête. Il ne savait pas pourquoi mais il éprouvait un besoin irrépressible d'y retourner. Risquant la chute, il dévala la paroi, et à nouveau traversa le vaste champ de blé, puis les hautes herbes et enfin les buissons. Le menhir demeurait impassible sous le soleil toujours plus haut dans les cieux. C'est d'ici qu'ils avaient surgi il y a un an exactement. Rapides et sans pitié, ils ont frappé le village, massacrant certains, épargnant d'autres. Destin ou hasard, Karl et sa mère étaient à Quenelles cette nuit là, au chevet du défunt père. Ce n'était pas le cas de Maria, qui, comme à son habitude se baignait au lac Argon. Ils arrivèrent de nulle part et lorsqu'elle sortit de l'eau, insouciante, elle fut abattu froidement d'une flèche dans l'abdomen. Et tandis que son sang souillait la magnifique robe verte, son rire se tut à jamais.

Karl ne s'en était pas remis. Longtemps il voulut se venger, brûler la forêt comme elle consumait son coeur. Mais sa mère le conjura de n'y rien faire, elle disait : « les arbres bougent, ils parlent, ne leur donne pas l'occasion de nous faire du mal... » . Alors pour elle, il se ravisa. Après la haine vint le désespoir. Comment le peuple elfique pouvait se proclamer  noble après de telles exactions ? Après de tels massacres injustifiés ? Ce jour la ils ne prirent pas seulement la vie d'une centaine de villageois, ils emportèrent avec eux l'insouciance. Légitimant leurs actes par l'illusion d'une justice, ces elfes n'étaient que vice masqué par un tissu de vertu et Karl ne leur pardonnerait jamais.
Il n'en pouvait plus, il ne trouvait plus la force de lutter et tomba, genoux à terre. Son dos décharné se vouta, ses cheveux se mêlaient à la poussière puis son visage se tordit de douleur cherchant refuge au creux de ses mains. Il resta ainsi de longues heures, prisonnier de sa peine et incapable de tout mouvement.

Après une éternité quelques craquements éveillèrent enfin sa torpeur ; il se leva lentement, très lentement et ses yeux humides crurent apercevoir une silhouette à la lisière de la forêt. Il les essuya à l'aide de sa chemise, toujours très lentement, quand il la vit.

Maria se tenait à quelques dizaines de mètres, au loin. Elle était pieds nus, uniquement vêtue de sa somptueuse robe couleur saphir. Ses cheveux resplendissaient, plus encore que les blés qu'il venait de traverser et à chaque nouveau rire, son visage s'illuminait. Karl resta immobile et muet. Il ne pouvait décemment y croire. Sans l'ombre d'une hésitation, il s'en alla machinalement, un pied après l'autre, rejoindre la femme qu'il aime. Il s'approcha et distingua quelques brindilles égarées dans sa chevelure dorée. Maria le regardait intensément. Il ne pouvait plus y avoir ni de haine, ni de peine. Karl se tenait à quelques pas d'elle désormais, et les larmes retenues depuis un an perlèrent sur son visage. Il s'avança encore et enlaça Maria d'une tendresse infinie. Il huma le parfum enivrant de ses cheveux puis embrassa ses lèvres chaudes et humides. Le temps semblait s'arrêter et la lumière de l'astre au Zénith brillait, pareille à des  étincelles à travers le feuillage

Karl ne vit pas le sourire de Maria se tordre en un rictus, ni l'écorce recouvrir ses bras. Ou peut-être ne voulait-il pas le voir ? Elle le serrait fort, très fort. Le parfum obsédant de ses cheveux lui faisait tourner la tête et dans un murmure étouffé, il dit simplement : «  Enfin...Je t'ai retrouvée ».

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