Retour à O marqua l’apparition fracassante de Stefan Wul dans le grand cours du Fleuve. Ce roman remporta le prix maison en 1956 et, s’il ne constitua pas une œuvre majeure de l’auteur, portait déjà en germe tout ce qui en ferait la réputation : descriptions saisissantes, univers coloré, personnages attachants et intrigues prenantes.
Mais surtout, Wul fut l’artisan d’une rupture avec la production antérieure du Fleuve. Il y avait eu certes quelques bons romans, épars au milieu des flots (Jean Gaston Vandel avec Bureau de l’Invisible, quelques traductions un peu raccourcies comme Révolte des Triffides de Wyndham…) mais rien d’équivalent à ce qui allait suivre immédiatement Retour à O : en l’occurrence Niourk. Pour la première fois, au-delà de l’anticipation, la poésie faisait son entrée dans la collection, et avec quelle force !

Niourk est une fable, narrant la quête post apocalyptique d’un enfant noir, rejeté par sa tribu, que des péripéties successives entraînent dans les ruines saisissantes d’un New York délabré, soumis aux caprices d’automatismes déréglés et à la menace de rats mutants et affamés. Il y rencontrera les membres d’une mission d’exploration vénusienne et, radioactivité sauce années 50 oblige, échappera à la mort tout en développant des pouvoirs formidables. L’histoire est servie par une écriture envoûtante, par des descriptions très suggestives. (La scène des images publicitaires dans la ville morte de La Havane, juchée en hauteur car l’océan s’est retiré, est un morceau d’anthologie !) La magie qui se dégage de ce livre est tellement puissante que Niourk, aujourd’hui considéré comme un classique, figure même dans les programmes scolaires. Quel auteur de SF peut se prévaloir d’un tel résultat ?

Mais ce n’étaient là que les premières fusées d’un feu d’artifice qui durerait le temps de onze livres. Car rapidement après Niourk parut l’ouvrage sans doute le plus dépaysant, où chaque page délivre une poésie très visuelle qui emporte le lecteur vers ces horizons imaginaires : Rayons pour Sidar. Il me faut en citer les premières lignes :
« Aux issues de la grotte, les orgues de l’ouragan cessèrent peu à peu leurs lugubres rhapsodies… Les Monts Noirs dressaient des silhouettes impossibles dans un ciel wagnérien lourdement drapé d’écarlate. Fantaisies d’un cataclysme ancien, des flèches gothiques, des tours en dentelles soutenues de rosaces distordues défiaient les lois de l’équilibre au-dessus d’abîmes sans fond. Quelques nuées déchiraient encore leurs moires verdâtres à la pointe des sommets… »
Wul, dans une interview à Galaxie expliquait que les débuts de ce livre avaient été écrits comme par divination, sans idée définitivement arrêtée sur son sujet et sa conclusion. La lecture de ce bijou ne le laisse pas penser, car l’histoire est fluide et soigneusement articulée, la succession de tableaux rompt toute monotonie et restitue une image très détaillée et très vivante de Sidar. Enfin, même si certaines ficelles facilitent le déroulement de l’intrigue, (on retiendra le fait que la médecine est le violon d’Ingres du Résident qui dispose des installations ad hoc pour ressusciter un héros qui, seul, détient la solution qui permet de sauver la planète…) inscrites dans l’ensemble, elles ne la rendent pas incohérente et on se laisse entraîner sans résistance et avec plaisir dans ce torrent vivifiant.

Son apparition suivante, avec La peur géante, renvoyait le lecteur vers l’approche plus classique en SF, quoique joliment ficelée, du combat de l’homme contre une autre espèce indigène et intelligente, régnant sur les profondeurs des océans. Déjà , il est amusant de noter que cette lutte résultait des excès de l’homme, dont la menace pesait sur l’habitat des « Torpèdes », les poussant à la confrontation ! Mais, happy end oblige, l’homme en sortira vainqueur !
Oms en série est bien plus ambitieux. Sur de magnifiques dessins de Roland Topor, il fut porté à l’écran de façon dénaturée dans le film d’animation La planète sauvage de René Laloux. L’histoire est celle de l’émancipation des hommes, traités comme des animaux de compagnie par les « Draags » qui les ont ramenés de leur visite sur Terre où ils avaient dégénérés.

Pour l’une et l’autre espèce, les temps défilent à des rythmes différents, la prise de conscience de leur sujétion par les hommes et l’affrontement qui va en résulter rappellent les meilleures pages de Niourk ou de Rayons pour Sidar, en termes de peinture de la planète « Ygam ». La fin célèbre l’union des deux races, ce qui confère une note optimiste et bienveillante à l’ensemble.

Survint alors Le temple du passé, chef d’œuvre toutes catégories réunies ! C’est la transposition des aventures de Jonas, mais dans le contexte écologique d’une planète où la biochimie s’est construite à partir du chlore. Le monstre marin qui avale les malheureux explorateurs est sans aucun doute l’un des plus réussi de toute la SF. Je ne vois guère que Serge Brussolo, dans un registre très différent, pour avoir approché ce niveau avec Territoire de fièvre. Il faut vivre la prise de conscience de leur infortune par Massir et ses compagnons, suivre l’élaboration du plan astucieux destiné à leur permettre d’échapper à ce piège, et évidemment, goûter l’environnement fabuleux imaginé par Wul, éléments conjugués qui font de ce livre captivant un monument de la SF française !

L’orphelin de Perdide, qui suivit, exploite le thème du paradoxe temporel en racontant l’épopée d’un enfant isolé sur une planète en proie aux ravages périodiques de terribles frelons, et qui échappe à cette menace grâce aux conseils, dispensés à distance depuis l’espace, par l’adulte qu’il deviendra… C’est une variation très colorée, avec une atmosphère prenante – je me revois encore découvrant l’épisode des fruits jaunes et rouges, et l’émerveillement qui fut le mien à cette lecture – et dont un long métrage, fidèle lui, fut aussi réalisé par Laloux, avec des dessins signés Moebius, avec beaucoup de talent : Les maîtres du temps.

La mort vivante s’inscrit aux antipodes de ce que Wul produisit jusqu’alors. C’est un roman assez sombre, qui décrit un processus débouchant sur la fin de l’humanité. C’est un livre où l’on devine la formation scientifique de l’auteur, en particulier biologique – Wul, de son vrai nom Pierre Pairrault, était chirurgien-dentiste – chargé d’une atmosphère angoissante qui monte peu à peu en intensité. Un ouvrage remarquable par l’originalité avec laquelle est traité un des thèmes les plus classiques de la SF.

Avec Piège sur Zarkass, Wul reprend dans les grandes lignes l’histoire de Rayons pour Sidar en changeant bien sûr les décors, si importants dans son œuvre. Le livre fut réécrit et enrichi lors de sa réédition chez Laffont. L’évocation de mondes imaginaires est si puissante chez Wul qu’à partir d’une trame figée, il sait se renouveler sans effort. Pourtant les parallèles sont nombreux et les naïvetés certaines: vilains extraterrestres, agents secrets détenant la solution mais en butte à mille difficultés pour la mettre en oeuvre, indigènes bénéficiant d’un protectorat bienveillant et que la Terre s’emploie à sauver des griffes des méchants ET… Mais tout cela est transcendé sous le pinceau d’un auteur qui, comme Cézanne, peut donner à la Sainte Victoire vie et mouvement.

Ses deux derniers livres au Fleuve, Terminus 1 et Odyssée sous contrôle, quoique exécutés avec métier, pâlissent au regard de la production antérieure. Wul donna également quelques nouvelles à Fiction puis quitta soudain la scène, fatigué et lassé par le rythme de production qu’imposait le Fleuve, et peut-être aussi un peu à court d’imagination. Sous un autre pseudonyme, il publia également deux romans policiers au Masque et un d’espionnage aux Éditions de l’Arabesque, Poursuite vers Gao, sous le pseudo de Lionel Hudson.
Tous ces livres bénéficièrent de magnifiques couvertures d’un Brantonne alors au sommet de son art. Elles en renforcent le pouvoir d’attraction et la magie.

Wul réapparut en 1977 avec une grande fresque, Noô, malheureusement publiée en deux volumes par Denoël. C’est sans doute son œuvre la plus littéraire, techniquement la plus aboutie, qui narre la formation du disciple d’un opposant politique sur une planète où des hommes furent jadis déportés par une race mystérieuse. Flamboyance et puissance de suggestion habitent ces pages mais, comment dire, ce n’est plus l’écrivain débridé de jadis qui s’y exprime, mais un artiste accompli et peut-être un peu trop sage.
Wul fut également le scénariste d’une série TV dont seuls deux épisodes furent diffusés. Je me souviens de les avoir vus, en noir et blanc, années 70 obligent, mais sans me souvenir ni du titre de cette série sans lendemain ni de son thème… Ah vieillesse ! Mais les images de Sidar ou du monde de Massir, elles, je crois que je les garderai en mémoire jusqu’à la fin.
























































