Croisière au long du Fleuve, 5e escale : Maurice Limat

Maurice Limat (1913 – 2002) fut ce qu’il est convenu d’appeler un écrivain populaire. Mais à la sauce du Fleuve Noir, c’est-à-dire capable de délivrer de façon cadencée une production inégale, aussitôt lue, aussitôt oubliée. Quoique… Ce stakhanoviste de la machine à écrire, qui débuta sa carrière avant guerre chez Ferenczi savait à l’occasion, au milieu d’un flot continu d’ouvrages dont, ne l’oublions pas, la finalité consistait à tirer de sa réalité morose un lecteur prisonnier du « métro boulot dodo », livrer de réelles réussites. Il démontrait ainsi, comme pour beaucoup de ses confrères que, libéré des contraintes industrielles qu’il devait respecter ne serait-ce que pour manger, il pouvait, à l’occasion, prouver qu’il était un authentique écrivain, doué d’un vrai talent et capable de produire des Å“uvres ambitieuses.

Avec les autres monstres sacrés du Fleuve, les Guieu, Rayjean, Barbet, Randa, Bruss, Richard Bessière, il jetait parfois, au milieu des épaves charriées par le Fleuve, d’étonnants vaisseaux, saisissants et étincelants. Et c’était vrai pour lui essentiellement dans la collection sœur d’Anticipation : Angoisse, avec les enquêtes surnaturelles de Tony Verano.

Le baromètre par excellence de la qualité d’une œuvre, c’est la côte du marché de l’occasion. Et un rapide passage en revue des titres de Maurice Limat est à cet égard édifiant : le niveau de prix de ses ouvrages anciens est assez élevé, et il est difficile de trouver un roman comme Moi, Vampire ou Le sang vert à moins de 10 €. Et on peut penser que cela ira en croissant…

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Alors ? Maurice Limat aurait-il été un auteur incompris, injustement mésestimé de son vivant ? Je ne le crois pas, ne serait-ce que par la vanité de ceux qui jugèrent son œuvre, membres d’une élite méprisante qui d’un geste, à la façon d’un Mengele de la critique, jetaient l’anathème sur les auteurs. De ceux-là, l’opinion est oubliée. Bien sûr, lorsque l’on produit à tour de bras, il est difficile de ne pas céder à la facilité, et Maurice Limat y succomba plus souvent qu’à son tour. Mais il émerge quelques titres de l’ensemble qui rachètent largement une production alimentaire, et soulignent que derrière le tâcheron se cachait un authentique talent. Sa carrière s’étendit sur plus de 50 ans, depuis ses premiers fascicules chez Ferenczi L’aéronef C3 en 1935, jusqu’à son dernier Fleuve Noir Lointaine Etoile en 1987. Le tout constituant un ensemble considérable d’environ 700 titres, qui vont de la SF à l’aventure, du policier à l’espionnage, du fantastique au livre pour enfant et jusqu’à la pièce de théâtre !

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Limat, que j’ai eu le plaisir de connaître, aimait bien sûr les grandes épopées d’un Dumas, d’un Verne, mais professait également de l’admiration pour un Barjavel ou un Bradbury. Il était assez distant des cercles de la SF Française qui avaient peu de considération pour lui. Il avait été lié avec Jean Cocteau, probablement à cause de leur passion commune pour le théâtre.

J’ai découvert récemment son activité dans le domaine des livres pour enfants, et deux de ses ouvrages qui me sont parvenus méritent d’être mis en lumière pour la qualité de leur écriture : You petit poisson chez GP rouge et or et le très beau Les enfants du Rancho illustré par Danjou et à la fin duquel on trouve, comme il était de coutume pour les livres d’enfants jadis, une musique notée de Marcel Kapps.
Sa production policière est elle aussi abondante : on citera Le masque de chair aux éditions de l’Arabesque, On a jamais tué comme ça, Sous la hache et bien d’autres titres aux éditions de la Seine. C’est un ensemble oublié et à redécouvrir.

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Mais avec la disparition des Ferenczi et la fin programmée des collections dédiées aux feuilletons – qui perdurèrent encore quelques temps dans les quotidiens ou les magazines comme Radar, Limat n’eut pas d’autre choix, pour continuer à écrire de la SF, ce qu’il affectionnait depuis ses débuts avec un titre comme Crocodilopolis (tout un programme !), que de passer au format livre et d’intégrer le vaisseau du Fleuve. On peut penser qu’après une première partie de carrière consacrée à rédiger de longues nouvelles, selon le format imposé par Ferenczi, il lui fut assez difficile d’étendre les intrigues, ramassées jusqu’alors, sur deux cent pages et plus. On peut mesurer cet obstacle dans nombre de ses romans ultérieurs, où les descriptions sont parfois survolées, les phrases un peu allongées pour atteindre la longueur requise.

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Il fit d’abord une apparition aux éditions Métal (célèbres pour La Naissance des Dieux de Henneberg) avec SOS Galaxie, avant d’ouvrir le bal, en quelque sorte, dans la collection Anticipation avec Les enfants du chaos. Ce premier titre raconte la découverte et l’utilisation par des astronautes, aux confins de l’univers, de la matière dont Dieu s’est servi pour construire l’univers. Un roman ambitieux mais raté, en raison du manque de souffle épique que le sujet appelait. S’ensuit alors une longue série de romans dont les plus marquants, à mon sens, sont Le sang vert, Océan mon esclave, Les oiseaux de Véga. Enfin il mit en scène un personnage récurrent, Bruno Coqdor, héros assez particulier si l’on se réfère au space-opéra classique, qui tranche dans la galerie des figures que nous livra le Fleuve par sa psychologie et le fait qu’il s’adjoignit un étrange animal de compagnie, Râx, un dogue chauve souris, qui l’accompagnera pour toujours dans ses aventures…

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Mais, comme je l’ai dit, Limat fut aussi un des piliers de la collection Angoisse, et c’est là, à mon sens, qu’il livra ses meilleurs récits. Je me souviens encore de l’envoûtement, et du parfait sentiment d’angoisse que la lecture de Moi, vampire, m’apporta lors de sa découverte il y a trop longtemps… ! L’histoire raconte comment un homme qui se rend dans le sud prend en auto-stop une femme mystérieuse, belle et très pâle. Troublé par sa passagère, l’homme a un accident en conduisant par inattention. À son réveil, il se retrouve dans un hôpital, ayant bénéficié d’une transfusion de sang de la part de l’inconnue…  Ici Tony Verano entre en scène et  nous propulse dans une histoire tout de même assez classique de vampires.
Là aussi, avec le recul on peut noter que l’essai ne fut pas tout à fait transformé. Il en alla différemment avec L’Aquarium de sang et Ici le bourreau où les personnages furent campés avec plus d’épaisseur, les intrigues travaillées avec soin. Ici le bourreau narre avec talent une très belle histoire d’amour maudit et de délivrance espérée à travers les siècles. Je pense aussi à La Maléficio, très émouvante et sombre évocation de Venise,  belle réussite en vérité.

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Puis vint la série des Méphista à laquelle furent consacrés tous les volumes de la collection Angoisse qui suivirent ce titre. Je n’en parlerai pas, par pure ignorance, n’en ayant jamais lu ! Ils sont à découvrir donc en ce qui me concerne.
Maurice Limat collabora également aux revues Galaxie, (première série) et Boléro, à qui il donna quelques nouvelles (Les dieux du radium, Planètes à vendre…)
Un auteur dense donc, aux valeurs saines – pas d’inutile violence dans ses textes, car il abhorrait toute forme de flétrissure de l’homme ou de la femme, mais des récits parfois trop vite livrés. Jean Marc Lofficier (de Rivière Blanche) l’a bien compris en en retravaillant certains, permettant ainsi de les porter à un niveau que, j’imagine, Limat était capable d’atteindre, mais que les contingences matérielles, par leur urgence,  interdisaient qu’il y passe trop de temps.

Maurice Limat était un écrivain populaire, et comme il le disait : « un écrivain populaire, c’est le contraire d’un écrivain impopulaire ».

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