Croisière au long du Fleuve, 16e escale : Marc Agapit

Il est d’usage, lorsque l’on évoque les grands noms de la littérature fantastique du XXe siècle de citer H.P. Lovecraft ou Jean Ray comme références incontournables du genre. Ces deux figures semblent en effet le dominer sans partage, écrasant sous le poids de leur univers toutes les autres créations d’auteurs moins prestigieux. Il serait pourtant réducteur de ne pas leur associer un troisième personnage, moins connu, plus discret, mais tout aussi original et important au regard de sa contribution: Marc Agapit.

Né en 1897, disparu en 1985, Marc Agapit, de son vrai nom Adrien Sobra, a commencé sa carrière littéraire en 1934 en publiant romans et histoires policières chez Ferenczi, également sous le pseudonyme d’Ange Arbos. Il est donc contemporain d’un René Bonnefoy ou d’un Maurice Limat, avec un parcours assez parallèle, bien qu’à la différence de ce dernier, son métier principal ait été professeur d’anglais. L’écriture ne fut donc qu’un complément de ressources pour lui. Il vint ainsi à la science-fiction au milieu des années 50 avec un roman remarqué chez Métal : « Portes sur l’inconnu ».

Mais c’est véritablement sous le nom de Marc Agapit qu’il va livrer l’essentiel de son œuvre, exclusivement pour la collection Angoisse au Fleuve Noir. J’en ai fait l’égal d’un Lovecraft ou d’un Jean Ray, et ce n’est pas un parti-pris superficiel. Lovecraft a jeté les bases d’un monde infernal, sous-jacent au notre, hanté de créatures hideuses qu’une évocation maladroite peut matérialiser, et où suinte une atmosphère trouble d’effroi et de sorcellerie. Jean Ray a livré lui un univers baroque et élégant, nourri de l’ambiance des ports du nord balayés par les bourrasques, tout à la fois romantique et étrange. Marc Agapit, lui, a exploité une autre veine : celle de l’âme humaine, de ses perversions et des monstres qu’elle secrète.


Le ton est donné dès sa première livraison au Fleuve : « Agence tous crimes ». Pas de créatures terrifiantes au fil des pages, mais une plongée impitoyable aux tréfonds du caractère de ses héros sous leurs aspects les plus noirs : lâcheté, inceste, vengeance sourde, jalousie délirante, infanticide… C’est sur le terrain du comportement qu’Agapit pose les pierres d’un véritable monument de l’angoisse. Ses monstres sont parfaitement humains ! Dans un style simple et parfois volontairement dépouillé (Greffe mortelle), il donne vie à une galerie de personnages incroyables : la mégère de « L’héritage du diable » brutalise un mari à la fois doux et obstiné, un homme passe ses journées dans son bureau à réfléchir à l’épitaphe qui ornera la tombe de sa femme mourante dans « La bouche d’ombre », un assassin qui a tout oublié s’apitoie sur son sort dans « La ville hallucinante », un magnat se délecte de la disparition successive de ses héritiers dans « Le doigt de l’ombre »…


On pourrait multiplier les exemples de ces relations malsaines qui unissent ou opposent des êtres au premier abord ordinaires. Des touches très personnelles mettent en relief leurs travers comme dans « Agence tous crimes » : Voici le maire qui passe, avec sa femme et sa fille. Celle-ci a une chiure de mouche sur son corsage blanc : elle fera une épouse désordonnée. Voici le général en retraite, veuf, avec son gandin de fils. Celui-ci s’est taillé récemment les ongles, mais il a laissé un point noir de crasse sous l’ongle de l’auriculaire gauche. Tout ce qu’il fera dans la vie sera bâclé, il finira sur la paille ou à l’hôpital.

La peinture détaillée à laquelle se livre Marc Agapit sur ses malencontreuses créatures est d’une cruauté assez unique dans la littérature fantastique et souligne une œuvre hors du commun.

Les thèmes classiques du genre sont revisités, retraités pour mieux les intégrer à la vie ordinaire. On peut ainsi croiser l’extraordinaire au coin de chaque rue. Prenons celui du vampire : Agapit l’a abordé dans « La goule » d’une façon qui n’est pas sans rappeler celle d’un Sturgeon dans « Un peu de ton sang ». Chez lui aussi, les monstres humains sont frappés de maladies qui sonnent comme autant de malédictions. Roman après roman, il leur a donné une nouvelle jeunesse grâce à son approche très particulière. Ainsi, sur une base éternelle, il traité du diable, du vampire, du mythe d’Œdipe, de la nécrophilie, de la femme serpent, de Frankenstein, du Juif errant, et même de la mythologie grecque dans « La nuit du Minotaure ».

Extrêmement discret – je ne connais qu’une interview de lui donnée à Horizons du Fantastique en 1970 – cet auteur a abordé la collection Angoisse sur le tard, à 61 ans. Il expliqua que ses romans fantastiques découlaient quelquefois de contes plus anciens détruits par le feu. Cet autodafé auquel il se livra éclaire une personnalité tourmentée. On sait qu’il fut célibataire toute sa vie, qu’il vécût avec sa mère jusqu’à la mort de celle-ci, qu’il écrivit beaucoup et de tout, du roman philosophique au roman policier, qu’il fut lauréat du « Grand prix de la nouvelle policière » en 1953 attribué par la revue Mystère Magazine, et qu’il hésita dans sa jeunesse entre une carrière de compositeur et de poète. Quoique reconnue et régulièrement saluée, le moins que l’on puisse dire est que son œuvre n’a guère fait l’objet de rééditions depuis la fin de la collection Angoisse. Dirai-je que cela ne me surprend qu’à moitié ?

Mais pour l’amatrice et amateur de littérature fantastique noire, ce trésor reste facilement accessible sur les sites de vente de livres d’occasion. Un conseil : précipitez-vous y.

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7 réponses à Croisière au long du Fleuve, 16e escale : Marc Agapit

  1. Robert a écrit:

    Ayant récupéré quelques vieux fn angoisse (merci ebay !), je suis plongé dans Phantasmes après avoir dévoré Ecole des monstres. C’est vraiment un auteur étonnant : cette façon de nous mettre dans la peau de personnages pas forcément reluisants, toujours plongés dans des aventures qui oscillent entre le grotesque gore et le poétique (voir Le doigt de l’ombre). Cela donne presque toujours une histoire complétement originale où rien ne se passe comme prévu. Agapit n’est pas réédité, n’a pas fait d’émule à ma connaissance, lisez-le si vous avez encore envie d’être surpris par la littérature fantastique.

  2. alvin a écrit:

    Un écrivain de premier plan presque complètement ignoré des lecteurs actuels. Une oeuvre fantastique à découvrir, c’est le cas de le dire, et le témoignage de Robert est éloquent sur ce point.

  3. Sobra Adrien a écrit:

    C’est drole de chercher d’ou l’on vien et que je decouvre que mon passé s’appelle exactement comme moi…. J’ai trouvé sur internet PORTES SUR L’INCONNU, ce qui est paradoxal est de devoir l’acheter :)

  4. alvin a écrit:

    Hé oui mon pauvre Adrien, revenir sur terre et être obligé de racheter ses propres ouvrages ! C’est à désespérer de ressusciter ! Ceci dit je te souhaite de passer un bon moment avec « Portes sur l’inconnu ».

  5. Raoul a écrit:

    Il y a une douzaine d’ annees, j.ai eu l’occasion de voir sur la 5 un reportage entier sur Marc Agapit.
    Est ce que quelqu’un l’aurait vu aussi?
    je cherche à le retrouver sur ina.fr par exemple..

  6. alvin a écrit:

    Un dossier très complet, fruit d’un travail érudit est à découvrir à l’adresse suivante:

    http://www.fichier-pdf.fr/2013/03/15/dossier-marc-agapit/

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