Croisière au long du Fleuve, 12e escale : Peter Randa

Lorsque j’étais un jeune fan de SF aussi fou qu’un toutou et que mon horizon littéraire se bornait exclusivement au Fleuve Noir, j’avais pour les titres signés Peter Randa une certaine inclinaison. Peter Randa, c’était avant tout de l’aventure menée tambour battant, des héros à la fois solitaires et volontaires, dont la supériorité s’exprimait à travers des prises de décisions rapides auxquelles on avait l’impression de participer, tous ces éléments rendant les intrigues  palpitantes. Qu’en est-il aujourd’hui, après tant d’eau sous les ponts et d’influences variées qui ont un peu altérées la fraîcheur de ma belle jeunesse ? Eh bien, je dirai que le bilan est mitigé. Je ne peux évidemment plus lire Randa avec l’approche innocente d’il y a quarante ans ! Car cet auteur ne fait pas que raconter des histoires, il expose également des idées très politiques. C’est même probablement au Fleuve Noir le contributeur le plus engagé sous cet angle. Bien sûr on adhère ou non à ses positions, je dirai que c’est au lecteur d’en faire son affaire. Pour ma part, j’avoue être incapable de les faire miennes, tout comme de classer irrémédiablement Peter Randa dans la catégorie des auteurs ultra réactionnaires.

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En effet chez Randa, la réalité n’est pas si simple. D’abord tous ses livres ne délivrent pas forcément un message engagé. Le très prenant huis clos de Veillée des morts dans la collection Angoisse, est à des années-lumière de ses ouvrages de SF, aussi bien en termes de qualité d’écriture que par le thème abordé. Le lecteur entre à petits pas dans une très étouffante atmosphère de cauchemar avec deux cadavres, une infirme et une enfant isolés dans une masure. Les survivants de Kor, ouvrage pour lequel je confesse un certain intérêt, développe des idées qui sont plutôt généreuses : combat contre l’injustice subie par un peuple opprimé et dispersé pour s’être opposé à l’hégémonie terrienne, révolte d’un père vis-à-vis du sort réservé à son enfant… Mais, car il  y a un mais, certaines thèses développées par ailleurs versent dans une dialectique à laquelle je ne souscris pas du tout. Dans L’héritier des Sars, l’appréciation portée sur les Eréens (un peuple à la peau noire) est plus qu’orientée et il y a peu de chemin à faire pour la transposer sur Terre. Dans le même ouvrage les « Tolks » – adversaires impitoyables des humains dans le cadre de leur expansion galactique – accumulent des clichés tant sur les plans physiques qu’intellectuels – qui en font l’antithèse haineuse des hommes. La question du racisme est donc posée et elle est intéressante dans le contexte de cette collection. Rappelons-nous que le Fleuve Noir Anticipation eut avant tout une vocation populaire, qu’il chercha à coller au mieux à son auditoire, je dirai même à son marché ce qui, par reflet, renvoie à travers ses livraisons une image assez fidèle de notre société contemporaine. Et parfois il ne fait pas bon se regarder en face…

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Le racisme est un mal qui frappe l’espèce humaine depuis la nuit des temps et je ne crois pas en son éradication prochaine. Bien au contraire hélas, les signes de radicalisation se multiplient, car ce fléau est multi forme, il ne concerne pas que la couleur de la peau ; il prospère avec les différences linguistiques, religieuses, sociales… Racisme est peut-être d’ailleurs un mot trop restrictif pour désigner cette lèpre qui ronge l’humanité : intolérance me semble être un terme bien plus approprié. Je rejoins sans réserve Francis Carsac qui estimait que seul un métissage général dans lequel se fondraient toutes les races pouvait venir à bout de ce cauchemar. Mais avec Randa il est intéressant de souligner que l’homme traîne ce boulet jusque dans l’espace. Et sans adhérer à ses théories, je ne peux m’empêcher de penser que si, par aventure, nous y rencontrons un jour notre égal – et pire encore si notre route nous conduit à croiser une forme de vie techniquement inférieure à la notre – nos démons s’exerceront de façon impitoyable à l’encontre de ces espèces étrangères. Bien sûr, les autres seront peut-être aussi terribles que nous, comment savoir ? Et pourtant, dans Reconquête, un texte plutôt sophistiqué pour le Fleuve, le combat entre humains et étrangers se termine par une alliance, ce qui est à l’opposé des thèses habituelles de Randa ! Une phrase dans ce roman vante néanmoins la supériorité des organisations hiérarchisées par rapport aux atermoiements des sociétés qui tentent l’aventure égalitaire. Une vision de l’avenir plutôt dure et policée.

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Je ne jette pas l’anathème sur son Å“uvre, autrement je n’en parlerai pas. Elle est à découvrir et à lire avec un Å“il critique, en gardant à l’esprit le contexte de l’époque où elle fut écrite. Je ne sais pas si Randa s’est trompé, je ne détiens pas la Vérité, j’ai simplement mes propres idées qui sont fort différentes. Je dirai que cet auteur est assez Nietzschéen dans des histoires où il affectionne la mise en scène d’un avatar de « l’homme tropical », et plutôt darwinien dans une vision évolutive qui débouche toujours sur la victoire du plus fort, c’est-à-dire de l’intervenant le mieux adapté (invariablement l’homme). Il pose une question assez fondamentale sur sa raison d’être, et y apporte sa réponse. Dans La grande dérive, il écrit sans détour que la cohabitation avec une espèce non-humaine est impossible et que l’homme n’a pas d’autre choix que de la détruire. En face de cette thèse, il y a deux attitudes possibles : on l’accepte au nom d’une loi implacable, violente, telle qu’apparemment la nature nous en rappelle tous les jours la rigueur ou bien, on considère que le don de penser est un puissant correcteur qui permet à terme d’étouffer cette furie primitive qui nous étreint pour délivrer le message d’espoir, de compréhension, d’amour qui seul peut nous conduire vers le bonheur.

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Si Randa a raison, et s’il n’y a pas d’autre alternative pour les espèces vivantes et intelligentes dans le cosmos que de se déchirer jusqu’à ce que la plus puissante survive, alors c’est là une situation moralement désespérante, car elle ne distingue pas les êtres doués de raison des bêtes dont ils sont issus.
On peut donc considérer l’œuvre de Peter Randa selon plusieurs angles, ce qui n’est pas le cas de bien d’autres auteurs du Fleuve qui avaient comme seule ambition de distraire (et accessoirement de se nourrir !). Chez lui, il y a bel et bien une dimension supplémentaire, selon que l’on tente une approche politique ou divertissante de ses textes. Je pense qu’il faut y poser les deux regards pour appréhender ses romans, bien plus complexes que de simples petites histoires enlevées, en raison de la place accordée à un certain type d’homme dans un certain type de société du futur.

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Randa, décédé en 1979, a appartenu au courant de pensée nationaliste d’une époque qui vit s’épanouir un large panel de totalitarismes. Ce n’est pourtant ni un Brasillach ni un Rebatet. Néanmoins, il joua un jeu dangereux en confessant des opinions dont on a pu mesurer, dans ce terrible 20ème siècle, qu’elles avaient eu d’atroces applications. Alors, pourquoi en irait-il différemment dans les temps à venir ? Les mêmes méthodes appellent les mêmes résultats ! Son parcours mérite d’ailleurs d’être rappelé. Il a vécu une jeunesse à l’image des personnages qu’il mettra ultérieurement en scène, sur un mode « aventurier » peu soucieux du lendemain, prêt à tout risquer sur un coup de tête, joueur invétéré dans l’âme se retrouvant du jour au lendemain avec un seul ticket de métro pour toute fortune ! Auteur de près de 400 romans, il s’est inscrit dans la lignée des écrivains populaires auxquels seul le Fleuve offrait un débouché.
Car quelle autre collection proposa-t-elle un spectre littéraire si vaste, tant au point de vue de la qualité que de l’idéologie ? Elle a abrité des auteurs d’horizons opposés à l’extrême, aussi bien sur le plan des idées que sur celui des origines sociales. D’une certaine manière, on peut dire qu’il y en a eu pour tous les goûts, et c’est bien là ce qui rend le Fleuve unique.

PS : Merci à Philippe Randa pour la photo inédite et les précisions biographiques concernant son père.

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