Croisière au long du Fleuve, 11e escale : J et D Le May

 Apparus sur les eaux du Fleuve dès 1966, Jean Louis et Doris Le May (M et Mme Cauderon à la ville) ont livré une œuvre de qualité, abondante et rarement décevante. Parfois à la limite de l’abscons (L’Oenips d’Orlon) et donc peut-être un peu difficile à aborder si le lecteur s’attend à de la pure évasion, elle est toujours élaborée, trahissant une solide culture scientifique et dresse l’image d’un futur cohérent, détaillé livre après livre avec méthode. De plus, écrite avec soin, elle révèle une vraie conscience professionnelle.

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Deux grandes tendances se dégagent de cet ensemble. En premier lieu la peinture d’une Fédération Galactique réunissant de multiples races, dont la nôtre, gouvernée de manière assez paternaliste par un conseil aux contours et attributions imprécis, mais dont la puissance est évidente. Bras armé de cette autorité, Interco, la centrale de surveillance – nous ne sommes pas dans un monde parfait, le crime existe : piraterie, traite – est au centre de bien des aventures. Un modèle immuable et efficace est utilisé : un chef (Réarque) par race envoie en missions des équipes (des bis) – généralement constituées de couples pour les humains – à bord d’appareils standardisés (des sortes de sphères supérieurement armées) et reconnaissables entre tous. Une des particularités de cette organisation est qu’elle ne lâche jamais le morceau, quelles que soient les difficultés ou le temps requis pour en venir à bout, car recherches ou enquêtes ne sont jamais abandonnées. Cette ténacité tout à fait particulière donne un ton original à cette Å“uvre.

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L’acharnement d’Interco ne tourne pas toujours en faveur de cette CIA du futur, J & D Le May ont adroitement pris soin de mettre parfois cette institution en difficulté, voire de la confronter à l’échec. C’est le cas dans La plongée des corsaires d’Hypnos où des flibustiers de l’espace réussissent à échapper aux enquêteurs lâchés à leurs trousses ou dans Irimanthe qui finit d’une certaine manière par un match nul.
Mais ce sont des situations relativement rares, des éléments de désordre indispensables qui consolident la construction globale.

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Les personnages qui animent ces romans sont loin d’être esquissés. J et D Le May donnent vie à une galerie d’êtres complexes, passionnés, attachants, calculateurs et qui ne sont pas sans évoquer ceux d’un Cordwainer Smith. On peut même affirmer que certaines études comportementales vont très loin dans l’analyse psychologique. Eno Granger – La mission d’Eno Granger – illustre avec talent cette approche qui tranche avec le caractère stéréotypé des héros déversés par astronefs entiers dans le Fleuve par d’autres auteurs. Même les créatures extraterrestres – tels les Végiens dans Irimanthe – sont magnifiquement évoquées et le point de vue descriptif adopté nous fait littéralement entrer dans la « peau » et la pensée de ces êtres protoplasmiques. Parfois, nos auteurs dépassent le niveau du pur space-opéra pour de belles envolées cosmologiques. Les créateurs d’Ulnar en sont un bon exemple, rapportant la découverte d’un système géométriquement parfait où des épreuves étonnantes attendent les protagonistes de l’histoire livrés à l’observation des maîtres de cette création. Mais il y a plus : J & D Le May ont livré des ouvrages de pure poésie, comme Les landes d’Achernar, Arel d’Adamante ou Les fruits du Métaxylia. Ce dernier est une Å“uvre tout à fait remarquable qui relate dans une série de textes à la fois indépendants et complémentaires comment un couple – une idée très « hennebergienne » – se reforme quels que soient les drames et les époques qu’il traverse. Une réussite saluée en son temps par la critique.

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Mais je confesse un faible pour Arel d’Adamante, histoire d’une quête engagée par un jeune homme parti parcourir les mers de sa planète à la recherche de compagnes susceptibles d’enrayer le déclin des naissances féminines de sa communauté. Une tendresse rare habite ces pages, subtilement évocatrices d’un monde jeune et coloré, où les descendants des survivants d’un naufrage spatial, accrochés à l’espoir malgré la menace d’extinction qui pèse sur eux, portent leurs regards vers l’avenir. Une belle leçon d’optimisme. Ainsi se construit une nouvelle civilisation durant les siècles qui s’écoulent entre l’arrivée mouvementée de leur vaisseau et celle des secours qui surviennent bien après la  fin de l’histoire.

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La seconde tendance de l’œuvre des Le May concerne des ouvrages indépendants les uns des autres, mais qui, comme les perles d’un collier, constituent un bel ensemble : les contes et légendes du futur. Des textes comme Dame Lueen, Les gardiens de l’Almucantar peuvent s’apparenter en effet à des petites pierres précieuses, tant le soin apporté à leur rédaction, la solidité des intrigues, le renouvellement des thèmes traités en font de vraies réussites.

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À côté de ces deux grands courants se glissent quelques livres atypiques par rapport à la production habituelle des le May. Des sujets mettant en scène des peuplades dignes de La guerre du feu comme Les trophées de la cité morte et Les montages mouvantes côtoient un récit plus actuel par son action comme Demain le froid.

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Ecrivains très discrets, rarement présents dans les conventions, encore moins impliqués dans le petit monde de la SF, J & D Le May, puis J L Le May lors de leur séparation – en fait je crois qu’à l’inverse de Henneberg, c’était Jean Louis qui écrivait  –  ont donné une Å“uvre tout à fait remarquable, personnelle et originale et dont quelques titres comptent parmi les plus belles réussites de la SF française. Alors, un petit programme de réédition serait le bienvenu !

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2 réponses à Croisière au long du Fleuve, 11e escale : J et D Le May

  1. Ocyaran a écrit:

    Merci pour cet article sur un couple d’écrivains trop peu connus. J’ai lu ces bouquins (je les ai toujours) avec beaucoup de plaisir et j’en ai relu certains plusieurs fois.
    J’ai aussi beaucoup aimé Arel d’Adamante, qui témoigne d’un espoir dans l’humain que j’aime trouver dans mes lectures.
    Ce serait vraiment super qu’un éditeur s’intéresse à une réédition… ;-)

  2. PROJET INTERCO
    Les esprits curieux auront sûrement noté la présence, au programme de la Collection Blanche pour fin 2013, d’un volume intitulé INTERCO.
    Tel que le projet est aujourd’hui configuré selon Jean-Marc Lofficier et moi-même, il comprendra une introduction relative aux « Enquêtes Galactiques » publiées en Anticipation entre 1966 et 1979 par J. et D. Le May, une partie encyclopédique similaire à celle de « Martervénux », un résumé succinct de tous les romans de la série, et idéalement plusieurs nouvelles inédites s’insérant dans le contexte INTERCO.
    Nous en sommes actuellement au recensement des entrées du futur lexique encyclopédique. Les quatre enquêtes « canoniques » ayant pour héros les célèbres Rockenret et Gerdavid auront été traitées d’ici mi novembre, et le nombre astronomique d’entrées rien que pour les trois premières confirme ce que les lecteurs de ces romans avaient déjà noté : la Fédération Galactique des Le May peut s’inscrire parmi les plus fouillés des univers de la SF francophone classique…
    Toutes celles et tous ceux d’entre vous qui seriez motivé(e)s pour participer au projet en proposant une nouvelle serez les bienvenu(e)s.
    Le cahier des charges est simple à tracer :
    1) s’intégrer dans l’univers INTERCO en utilisant ses données, ses constantes et ses thématiques principales,
    2) respecter une unité stylistique avec l’oeuvre originale de J. et D. Le May (pas de « mise en boîte » ni de décalage « iconoclaste »),
    3) imaginer une « Enquête Galactique » de longueur raisonnable (15 à 30 feuillets A4 normalisés double interligne, Times 12, 1500 signes espaces compris) mettant en scène des enquêteurs déjà mentionnés par les Le May (héros principaux ou cités au passage) ou d’autres inventés pour la circonstance,
    4) avoir rédigé la première version de la nouvelle et nous l’expédier, à Jean-Marc et moi-même, pour début juin 2013 au plus tard.
    Mais avant tout, si possible d’ici fin décembre 2012, nous souhaitons savoir qui d’entre vous sera participant(e) potentiel(e) à cette aventure !
    En cas d’absence de textes inédits, il sera envisagé de rééditer l’un des romans majeurs de la série – un choix assurément difficile, mais les pistes existent déjà.
    Alors, à vos souvenirs, à votre courage et à votre inspiration…
    Comptant sur vous, « Anticipassionnément Vôtre »!
    http://www.riviereblanche.com/interco.htm

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